L’Institut des Nations Unies pour l’eau vient de publier un rapport sur les impacts écologiques et sociaux négatifs de l’extraction des minerais dits “critiques” pour la transition énergétique et digitale (UNU-INWEH, 2026). L’occasion pour Greenfluence de se pencher sur l’angle mort de la transition verte : sa dépendance aux métaux “rares” tels que le lithium, le cobalt ou le graphite. Ces ressources minérales sont en effet essentielles aux technologies bas-carbone, aux énergies renouvelables et aux semi-conducteurs destinés à remplacer les énergies fossiles de nos économies. Pourtant, cette problématique minière demeure largement au second plan des débats écologiques et énergétiques. Car la mine est, par définition, ce qui est caché : sous terre ou dans des sites fermés, à l’autre bout du monde ou dans des “zones sacrifiées” invisibilisées (Gudynas, 2018).
Il s’agit pourtant de l’un des plus grands paradoxes de la transition énergétique. Ces métaux sont partout : dans nos téléphones, nos ordinateurs, nos vélos électriques ou encore les éoliennes que l’on aperçoit au loin. Or, leur extraction a un coût environnemental, social et éthique considérable. Pollution des sols et des eaux, destruction des écosystèmes, pression sur les ressources naturelles, conflits sociaux ou dépendances géopolitiques : telles sont les frontières de cette transition parfois dépeinte comme verte et propre. Une réalité qu’il est bon d’évaluer et de considérer si l’on veut réellement s’inscrire dans un modèle durable et juste. Cet article se donne donc cette mission : explorer les limites de la transition énergétique à travers les métaux critiques et ouvrir la discussion sur notre gouvernance environnementale.
UNE TRANSITION ÉCOLOGIQUE OUI… MAIS PAS SANS MINES
La transition écologique au sens large désigne l’ensemble des transformations visant à réduire l’impact environnemental des activités humaines face à la crise climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Concrètement, elle repose notamment sur la sortie progressive des énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz) au profit d’énergies et de technologies présentées comme plus “propres” : voitures électriques, batteries, panneaux solaires, éoliennes, réseaux électriques. Nous pouvons aussi citer l’intelligence artificielle, les data centers et autres infrastructures numériques, puisqu’aujourd’hui, transition écologique et transition numérique avancent ensemble.
Cependant ces différentes technologies requièrent différents minerais dits “critiques”. Les éoliennes sont par exemple composées de terres rares, cuivre, aluminium, nickel, chrome ou encore zinc, quand les batteries électrique (batteries ion) présentes dans les mobilités bas-carbone sont composées notamment de lithium, de cobalt ou encore de cuivre. Tous ces matériaux extraits de sous-sols et raffinés pour être exploités.
Autrement dit : derrière l’image d’une économie “dématérialisée” ou “verte”, il existe une réalité extrêmement matérielle. Chaque batterie, chaque panneau solaire, chaque serveur d’IA, chaque voiture électrique dépend d’activités extractives lourdes, énergivores et fortement consommatrices de ressources naturelles. Le propos ici n’est pas de dire que la transition écologique ne constitue pas un levier d’action face à la crise climatique. Le consensus scientifique sur la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre est indéniable. Mais présenter cette transition comme intrinsèquement “propre” ou “durable” masque une partie essentielle du problème : elle déplace aussi les pressions environnementales, hydriques, sociales et géopolitiques vers les territoires d’extraction minière. C’est précisément cette face moins visible de la transition qu’il faut regarder si l’on veut penser une écologie réellement soutenable.
POLLUTION, EAU, TERRITOIRES, DROITS HUMAINS : LES COÛTS INVISIBLES DE L’EXTRACTIVISME VERT
Si la transition énergétique est souvent présentée dans les discours politiques comme la meilleure réponse à la crise climatique, elle repose pourtant sur l’intensification massive des activités minières à travers le monde. Derrière les batteries, les panneaux solaires ou les infrastructures numériques se cachent en effet des pollutions importantes, une pression croissante sur les ressources naturelles et des atteintes majeures aux territoires concernés.
La question de l’eau constitue notamment l’un des enjeux centraux de ces nouvelles frontières minières. Le rapport de l’UNU-INWEH cité plus haut insiste particulièrement sur cette dimension hydrique : l’extraction de minerais critiques nécessite d’importantes quantités d’eau et se développe souvent dans des régions déjà confrontées au stress hydrique. Dans certaines zones du “triangle du lithium” en Amérique du Sud, entre le Chili, l’Argentine et la Bolivie, l’exploitation des saumures de lithium accentue ainsi les tensions autour de l’accès à l’eau pour les populations locales, l’agriculture et les écosystèmes.
Mais les conséquences ne s’arrêtent pas à la seule question hydrique. À cela s’ajoutent les pollutions des sols, les risques sanitaires, la déforestation, la destruction de la biodiversité ou encore les déchets toxiques liés aux activités extractives. Plusieurs études citées dans le rapport documentent également des conditions de travail dangereuses ou précaires dans différentes régions du monde, ainsi que des problèmes de santé chez les populations vivant à proximité des mines. En République démocratique du Congo, par exemple, des habitants vivant près des mines de cobalt signalent des problèmes gynécologiques et des maladies de peau liés aux pollutions de l’eau et de l’air (plus d’informations dans le rapport).
Ces impacts sont par ailleurs répartis de manière profondément inégale entre les populations et entre les régions du monde. Le rapport rappelle que les bénéfices économiques et technologiques de la transition verte sont majoritairement concentrés dans les grandes économies industrialisées et les pays fortement consommateurs de technologies bas carbone, notamment en Europe, en Amérique du Nord et en Asie orientale. À l’inverse, une part importante des coûts environnementaux et sociaux de l’extractivisme est supportée dans les territoires producteurs de matières premières, comme l’Argentine, le Chili ou la République démocratique du Congo. Cette géographie des inégalités est d’autant plus préoccupante que les territoires concernés sont souvent habités par des populations déjà vulnérables. Selon les données citées par l’ONU, 54 % des minerais liés à la transition énergétique se situent sur ou à proximité de territoires autochtones, tandis qu’environ 16 % des réserves mondiales se trouvent dans des régions soumises à un fort stress hydrique. En d’autres termes, la transition écologique telle qu’elle est imaginée actuellement risque aussi de reproduire certaines logiques historiques d’extractivisme, en déplaçant les dégâts environnementaux et humains loin des lieux de consommation, au nom d’une urgence climatique pourtant bien réelle.
ENTRE NÉCESSITÉ ÉCOLOGIQUE ET LIMITES MATERIELLES : REPENSER ET QUESTIONNER NOS MODÈLES
Ainsi, on l’a bien compris, la transition écologique actuelle n’est ni une panacée ni une solution miracle face à la crise environnementale globale. Elle constitue un levier important pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et sortir progressivement de notre dépendance aux énergies fossiles. Mais elle possède aussi ses propres limites matérielles, écologiques et humaines. Le problème est que le récit dominant autour de la transition “verte” tend souvent à invisibiliser cette réalité extractive. Les technologies et énergies « vertes » sont généralement présentées comme des solutions “propres”, innovantes et durables, sans que soient réellement montrées les chaînes d’approvisionnement, les conflits miniers, les pressions sur l’eau ou les atteintes aux territoires qu’implique leur production. Comme le montrent plusieurs travaux récents sur les minerais critiques, les conflits ne disparaissent pas avec la transition énergétique : ils se déplacent et se reconfigurent autour de nouvelles frontières minières.
Le rapport de l’Institut des Nations Unies rappelle d’ailleurs qu’« on ne peut pas qualifier une transition de verte, durable et juste si elle se contente de transférer les dommages environnementaux des riches vers les pauvres, ou d’un groupe de personnes ou d’une région à une autre ». Autrement dit, remplacer un système énergétique par un autre ne suffit pas à résoudre le problème de fond si les logiques d’exploitation et de dépassement des limites planétaires restent les mêmes.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait abandonner toute transition énergétique ou technologique. Mais plutôt reconnaître que cette transition ne pourra être réellement durable sans une gouvernance capable d’encadrer les chaînes d’approvisionnement, de protéger les ressources naturelles et de mieux répartir les coûts et les bénéfices de l’extraction. La question n’est donc pas seulement : “par quelles technologies remplacer les énergies fossiles ?”, mais aussi : “dans quelles conditions et au bénéfice de qui organisons-nous cette transition ?”
Finalement, cette réflexion invite moins au rejet qu’à une vigilance démocratique sur la manière dont cette transition est conduite. Cela nécessite à minima (1) d’informer pour comprendre les conséquences réelles de nos choix énergétiques ; (2) D’ouvrir des débats citoyens sur les arbitrages écologiques, sociaux et économiques qu’ils impliquent ; (3) et surtout, continuer d’interroger nos modes de consommation les récits technologiques dominants plutôt que de les considérer comme des évidences.
SOURCES :
Nunbogu, A., Farsi, A., Matin, M., & Madani, K. (2026). Critical minerals, water insecurity and injustice. United Nations University Institute for Water, Environment and Health (UNU-INWEH). https://unu.edu/inweh/collection/unu-inweh-report-critical-minerals-water-insecurity-and-injustice
Observatorio de Conflictos Mineros de América Latina. (2024, September 29). Minem: Este año se darán permisos para explorar en proyectos de litio Falchani y Quelcaya. OCMAL. https://www.ocmal.org/minem-este-ano-se-daran-permisos-para-explorar-en-proyectos-de-litio-falchani-y-quelcaya/
Rédaction: Clara Marette
Je m’appelle Clara Marette et je suis étudiante à Sciences Po Paris, en double master de Développement international et de Recherche. Après une licence pluridisciplinaire en sciences sociales, je me suis passionnée pour les questions de gouvernance environnementale, avec un intérêt particulier pour les enjeux miniers et extractivistes liés à la transition énergétique.
Souhaitant orienter mes recherches vers ces thématiques, j’ai consacré mon année de césure (en cours) à approfondir ces enjeux à travers différentes expériences académiques et professionnelles. Après un stage de recherche dans le domaine de l’hydrogène vert à la fondation H2Global, à Hambourg, j’ai travaillé pendant six mois sur les questions minières en Amérique latine aux Nations Unies (CEPAL), à Santiago du Chili.
Je travaille actuellement en Argentine au sein d’une ONG spécialisée en justice environnementale, où je mène des recherches sur la répartition des bénéfices et des impacts de l’industrie minière dans le pays.





